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Rebâtir des marchés de confiance: Le progrès, c’est par où ?

Le déconfinement graduel est entamé. Les gouvernants doivent orienter les choix d’avenir : plus de repos ou plus d’ouverture? De nombreuses voix s’élèvent pour une économie durable. On nous propose d’éviter un retour à « l’anormale », de ne pas oublier « Greta » et l’énorme crise climatique, les inégalités sanitaires mondiales, les injustices raciales, économiques, sociales. Un vaste programme certes, mais nécessaire. Et surtout, un programme à la mesure d’une collaboration internationale à réinventer.

A court terme, localement, on voudra sans doute tenir compte des effets les plus ressentis de la crise : une attention particulière au sort des aînés, une plus grande sécurité sanitaire, des espaces de vie différents, un lien internet abordable pour tous dans un monde d’enseignement à distance, etc.

Nous devrons aussi donner une impulsion durable à nos pratiques commerciales. Allons-nous vraiment fermer nos frontières au commerce comme l’indique les premières réactions ?

Bien sûr, on voudra sécuriser nos approvisionnements sanitaires et alimentaires. Mais, en ces matières comme pour le commerce en général, il ne saurait être question de renoncer aux marchés extérieurs. Nous devrons diversifier nos partenaires en cherchant à développer des « marchés de confiance ».

Évidemment, on comprend les appels à l’achat local. C’est non seulement un réflexe compréhensible en ces temps incertains mais c’est aussi une réaction normale de solidarité citoyenne. Il s’agit d’un élément d’appartenance associée à notre attachement à notre famille, notre communauté, notre nation.

Mais on sait que ce ne peut pas être une réponse universelle. D’abord parce qu’on ne peut pas produire tout ce que l’on consomme et que l’on ne peut pas consommer tout ce que l’on produit. Ensuite, parce que l’économie durable et juste ne se fait pas chacun dans son coin. Enfin, ajoutons-le, parce que tout « nationaux » que nous soyons, nous sommes aussi membre de la communauté humaine. L’autre, l’étranger, ne l’est pas tant que cela, on fait tous partie du même monde. Et c’est surtout cela que nous devrions mieux comprendre aujourd’hui en constatant notre incapacité à la collaboration qui nous condamne, isoler les uns des autres, à mener des guerres en silo contre ce virus commun.

 

Comme le souligne Michel Poitevin, de l’Université de Montréal et Luc Vallée, ex-économiste en chef de la Caisse de dépôt et placement du Québec : « nos politiques publiques doivent être orientées vers une ouverture sur les marchés étrangers jumelée à une gestion des risques qui passe par la diversification de nos relations internationales, des stocks de biens essentiels, un investissement dans l’éducation et le développement d’un climat économique propice à l’entreprenariat. »

 

Nos dirigeants doivent s’appliquer à la tâche de bâtir des marchés stables, libres de représailles et propre à donner confiance.

Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner nos marchés actuels. Notre voisin au sud nous surprend trop souvent mais il s’agit de notre principal partenaire, nous devons préserver ce marché.  D’autant qu’il est permis d’espérer qu’il revienne à de meilleurs sentiments. Dans un texte récent, la représentante démocrate du Minnesota, Ilhan Omar et l’auteure, Leah Hunt-Hendrix écrivaient : « Trump’s isolationism won’t work. We have to think global – and the USA should lead. » Elles ne sont pas les seuls à s’exprimer ainsi.

En même temps, force est d’admettre que nous devons nous donner un espace commercial plus sûrs et prévisible. Samantha Power, qui fut ambassadrice des États-Unis sous l’administration Obama, déclarait dernièrement : « Post coronavirus world is one where middle powers like Canada can form new blocs of coopération ».

Que doit donc faire le Canada?

D’abord, il faut redécouvrir la pertinence du marché intérieur canadien. Si pour des raisons d’appartenance, les citoyens ont raison de favoriser l’acquisition de produits canadiens, les entrepreneurs, pour des raisons d’approvisionnement sécuritaire, devraient en faire autant. Nous avons des règles communes et des institutions communes. Le marché intérieur canadien, constitue un filet de protection et un tremplin d’exportation. Nos autorités publiques doivent déployer des moyens nouveaux pour en maximiser les retombées.

 

Ensuite, nos pouvoirs publics, avec l’aide des milieux économiques et sociaux, doivent se doter d’un plan de match cohérent pour explorer les possibilités de nouvelles alliances internationales permettant de diversifier nos partenaires en structurant des « marchés de confiance ». Les provinces seront des joueurs incontournables, elles ont d’ailleurs prouvé leur utilité à l’occasion des récents conflits avec les autorités américaines. Pour aller au-delà de l’Amérique, les gouvernements du Canada pourront profiter de nos forces régionales qui offrent différentes fenêtres sur l’Europe, sur l’Asie et sur l’Afrique de la Francophonie et du Commonwealth.

 

L’Alliance sur le multilatéralisme pourrait-elle renforcer la règle de droit et restaurer un espace de confiance ? Certains en doute. Il est vrai que les grandes puissances ne voudront pas y concourir. Mais quel est l’autre choix ?

Jocelyn Coulon, chercheur au CÉRIUM, considère qu’il s’agit d’une troisième voie illusoire, ne croyant pas à la capacité des États à résister aux énormes pressions de Pékin et de Washington. En même temps, comme pour se donner tort, il pose la question : « Pour être écouté, pour peser vraiment sur le cours des choses, les pays de l’Alliance sont-ils prêts à provoquer une crise ? »

Que ce soit cette alliance ou une autre démarche, pour lui donner véritablement sa chance, les dirigeants devront assumer ce choix et en faire un réel programme politique. Des leaders politiques devront faire le choix risqué de rechercher un appui au sein de leur électorat pour se donner la capacité de faire face aux grandes puissances en assumant la possible conséquence d’une revanche de celles-ci.

Pour mener ce combat, un discours engagé et des actions vigoureuses devront être portés.

La timidité devant le populisme identitaire doit céder le pas. L’appel à la communauté humaine n’a peut-être pas la cote, il demeure le seul qui réponde à nos besoins de solidarité et nos valeurs de justice. N’ayons pas crainte d’affirmer ce discours devant ceux qui attisent les craintes.

Rappelons que nous pouvons appartenir à la Nation sans avoir besoin d’ériger des murs d’exclusion. Affirmons une identité constituée de nombreuses appartenances qui s’ajoutent les unes aux autres sans gommer notre première allégeance. Il ne s’agit pas de disparaître comme membre de la Nation, il s’agit d’assumer notre qualité humaine. On ne nie pas ainsi qui nous sommes, nous affirmons tout ce que nous sommes.

C’est au nom de ce « nous » inclusif que nous pourrons mieux assurer le progrès économique et social auquel nous aspirons.

Cette pandémie nous place devant un choix. Soit, assumer notre humanité et viser le  le progrès d’une économie durable, alors il faudra un très fort leadership pour construire des ponts entre les peuples. Soit, céder à la méfiance, répandre la crainte de l’autre, se replier et payer le prix d’une économie en déclin, alors, il y a bien peu à faire, les murs se construisent déjà.

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